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Les règles du trois

Publie le 28/06/2019

Le Figaro Bénéteau 3 a été l’un des paramètres majeurs de cette cinquantième édition par ses performances, ses foils et son plan de voilure très différent de son prédécesseur. Damien Cloarec revient sur ces particularités qui ont changé la donne quant aux options stratégiques et quant à la manière de naviguer sur un monotype de course au large.

Si son résultat final (28ème) n’est pas à la hauteur de ses espérances, Damien Cloarec a été l’un des animateurs de ces quatre étapes à rebondissements et l’un des skippers éclairés de ce plateau particulièrement étoffé. Car si le format des parcours proposés par Francis Le Goff, Directeur de Course, et si les conditions météorologiques surprenantes de cette édition ont sans conteste contribué à revoir les codes de fonctionnement des Figaristes, l’adoption du Figaro Bénéteau 3 a aussi ouvert le « champ des possibles » avec ses spinnakers asymétriques, son gennaker et ses foils.

Une 50ème édition en demie teinte pour toi ?
« Quand je prends du recul, je sais que j’aurais tout simplement pu ne pas y être ! J’ai dépensé une telle énergie pendant six mois pour préparer le bateau avec des amis et trouver le financement minimum pour prendre le départ, que participer, c’était déjà du bonus. Je n’avais aucun objectif de résultat et au classement général, je termine en milieu de tableau. Je n’ai pu faire avant La Solitaire URGO Le Figaro que la Maître CoQ et quatre jours d’entraînement à Lorient : c’est extrêmement peu… Surtout face à une telle concurrence. J’étais un Petit Poucet comme quatre ou cinq autres solitaires. Et pourtant, j’ai été dans le match à certaines étapes, je termine 7ème en Irlande : ce n’est pas rien ! Et pour la dernière manche, je termine un peu frustré parce que je n’étais pas trop mal placé et sur une petite option, je perds beaucoup. Donc clairement ce n’est pas une édition en demie teinte pour moi. »

Parce que tu es parti sur fonds propres ?
« Pas complétement : le bateau, je l’ai acheté mais il faut le rembourser maintenant. Or sur un parking, un voilier perd de sa valeur. Là, il a fait La Solitaire. C’est un investissement financier et en même temps, il fallait montrer que j’étais là. J’ai trouvé quelques partenaires pour le fonctionnement, pour le préparateur, pour les frais de course… Mais je suis bien loin des teams professionnels, des grosses écuries. La voile reste un sport mécanique et il y a une grosse différence entre une équipe comme Macif qui a déjà pris en main le dossier l’an passé, qui a pu tout calé pour que leurs bateaux soient fin prêts à Nantes. Ils ont pu s’entraîner, développer des profils de voile, affiner les réglages : il y a un monde énorme entre les skippers professionnels soutenus par de gros moyens financiers et les « amateurs éclairés ». Donc c’est toujours plaisant d’aller titiller de telles écuries sur l’eau. »

Tu en es à ta cinquième participation à La Solitaire URGO LE Figaro. Tu as connu le « panurgisme » des Figaro 2 : cette année, ce fut complétement différent ?
« Totalement. Le jeu est beaucoup plus ouvert, le bateau ouvre beaucoup de portes et en stratégie, c’est hyper intéressant. Des écarts peuvent se créer très vite… et se réduire aussi vite ! À vivre de l’intérieur, c’était vraiment passionnant et je pense que sur la cartographie, ça a dû être dingue. Et cela promet, une fois les défauts de jeunesse du Figaro Bénéteau 3 réglés, de belles empoignades dans le futur. »

Quels sont alors les atouts du Figaro Bénéteau 3 ?
« La plage d’utilisation des voiles permet plus d’ouverture. Les vitesses aussi : tu pousses la barre de cinq degrés, tu gagnes deux à trois nœuds… Avant quand tu abattais légèrement, tu grimpais de 0,002 nœud ! C’était « chevaux de bois » alors qu’aujourd’hui, tu peux établir une stratégie à court ou à moyen terme. Je me suis éclaté à réfléchir sur les trajectoires : là, tu peux gagner des nœuds même si tu rallonges ta route, et tu peux aller chercher un courant de marée, un effet de côte… »

C’est un monotype d’intellectuel alors ?
« En tous cas, il faut réfléchir. Mais comme on découvre les possibilités du bateau, il faut aussi faire jouer ses sensations, son feeling. Il y a un côté ingénieur à avoir, sportif aussi parce qu’il est hyper dur physiquement. Il y a du travail d’ailleurs pour qu’il soit moins sollicitant parce que tu dépenses une énergie folle pour faire des trucs habituels : régler la bordure, c’est dur, border la grand-voile, c’est dur, reprendre une écoute de gennaker, c’est dur. D’ailleurs, il n’y a qu’à voir l’état des mains des concurrents ! On avait les mains en vrac avant aussi, mais pas à ce niveau. Et puis il y a des problèmes de dos : d’abord à cause de la position très basse pour régler les voiles, ensuite parce que le Figaro Bénéteau 3 tape beaucoup dans la mer à cause de ses formes d’étrave. Même dans le petit temps. C’est un bateau « traumatisant », dans le sens où on se fait mal physiquement à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur où c’est mal agencé pour « matosser » par exemple. Il va falloir trouver des solutions pour amener le matériel en avant de la cloison de mât : on ne va pas porter tout le temps des genouillères et un casque ! Il faut imaginer des « traineaux » pour passer les varangues. »

Mais la jauge est très restrictive !
« Tu peux faire ce que tu veux si tu ne fais pas de trous, ou que tu rajoutes de l’accastillage. Mais tu peux coller. »

Il y a pas mal de réglages : on y touche tout le temps ?
« Nous sommes encore en phase de découverte. Bien sûr, tu touches au réglage du mât, à l’incidence des foils, à l’écartement des safrans. Mais il ne faut pas oublier que c’est un bateau à voile : il faut régler les voiles ! Donc on s’occupe d’abord des voiles et ensuite, on affine avec les foils par exemple. Grosso modo, plus tu vas vite, plus tu les cabres mais avec modération parce que tu risques de t’arrêter dans une petite molle. Mais on sent bien qu’ils soulagent le bateau : je me souviens d’un joli bord puissant sous gennaker le long des côtes de l’Angleterre. Ça porte, ça fume, ça mouille : ça envoie du « steak » ! Pareil sur un bord de spinnaker musclé : tu es sur le foil et tu as de vraiment grosses moyennes. »

Mais on dit que c’est un monotype qui n’est pas très parlant à la barre. L’électronique est une grosse aide ?
« Au début, oui, ce n’est pas parlant, mais en fait on s’aperçoit, même s’il est assez neutre, qu’il te dit des choses. Il faut s’y habituer. Ça me rappelle le Moth Europe. Ce n’est pas un « camion » comme le Figaro 2. Tu as de bonnes sensations, mais il est exigeant car il s’arrête très vite s’il est mal réglé. Et côté électronique, il y a encore énormément de travail à faire. Même si on a des polaires, il faut se fier aux sensations, à ce que tu vois sur l’eau avec les autres bateaux et à ce que tu comprends avec tes fesses ! »

Mais il y a un gros delta entre les solitaires ?
« Parfois, ça va beaucoup plus vite. Il y a des choses que nous avons comprises mais il y a une marge de progression importante. Il faut déjà acquérir les réflexes : après quatre étapes, tu ne cherches plus le réglage de foil, même la nuit. On a déjà bien avancé avec cette Solitaire. Tu as des phases où tu vas très vite et d’autres où ça ne va pas : le problème est aujourd’hui de comprendre pourquoi. C’est très excitant surtout avec la présence « d’anciens » comme Michel Desjoyeaux, Yann Éliès et bien d’autres qui sont hyper ouverts : tu peux discuter pour mieux comprendre. Ce qui permet d’avancer tous ensemble, même si certains gardent leurs secrets. »

Cela signifie que dès l’année prochaine, on aura fait le tour du bateau ?
« Non, non. Je pense qu’il faudra plusieurs saisons. Et on ne retrouvera pas les mêmes méthodes de préparation, les mêmes manières de naviguer en course. Au portant avec le gennaker ou les spinnakers, il y a des angles tellement ouverts comme en Mini-Transat, que tu peux te décaler d’un mille très vite. On essaye encore des trucs, comme les voiles en papillon pour faire du plein vent arrière dans certaines circonstances, comme dans quinze nœuds avec un bon VMG. »

Pourtant à l’observation, on n’a pas encore la perception d’un gros delta entre les solitaires quand les conditions sont stables…
« Quand on est tous sous la même voilure au même angle, il n’y a pas de gros écarts. C’est plutôt en termes de mode de conduite de chacun : Loïck Peyron navigue très abattu au portant alors que Tom Dolan était beaucoup plus lofé. Et même au près dans la brise : on a vu toutes les configurations sur les derniers bords vers Dieppe avec grand-voile haute ou un ris, génois ou foc de brise… On se cherche encore pour des différentiels très faibles. »

Au programme après cette cinquantième édition de La Solitaire URGO LE Figaro ?
« Repos d’abord, et famille parce que je n’ai pas été très présent ces derniers temps… Je n’ai pas été très drôle ces six derniers mois ! Bon, il y a quand même le National Muscadet à Granville. Il faut aussi que je mette mon Cormoran à l’eau en baie de Morlaix. Ensuite, il y aura le Tour de Bretagne en double au mois de septembre. En fait, j’ai été appelé pour la sélection de jeunes Bretonnes et Bretons : huit candidats ont été sélectionnés et début août, on organise une session de navigation à Roscoff entre ces quatre filles et ces quatre garçons. Le sélectionné fera le Tour de Bretagne avec moi. Une belle expérience ! Et bien sûr, une nouvelle édition de La Solitaire l’an prochain… »

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