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Un parcours à trois trous

Publie le 27/06/2019

Cette quatrième et ultime manche de La Solitaire URGO Le Figaro au départ de la baie de Morlaix a débuté lentement (très lentement) pour s’accélérer, s’arrêter, repartir, rester bloqué, louvoyer… Bref une étape de Figaristes qui ont maintenu la pression jusqu’à Dieppe avec une arrivée digne des précédentes éditions ! Pas de bouleversements au classement général, si ce n’est quelques légers ajustements, en particulier pour le gain de la troisième marche du podium final.

Tout le monde s’était préparé à une nouvelle manche folle, incongrue, imprévue, impensable, inimaginable, détonante et surtout apte à chambouler les acquis des trois précédentes en créant de nouveau des écarts horaires et non minutaires. En permettant aux délaissés de la hiérarchie de conclure avec panache. En autorisant des scénarios improbables à la Laurent Bourgnon en 1988 ou à la Armel Le Cléac’h en 2003. Bref un gars (ou une fille) sorti(e) du chapeau pour engranger des dizaines d’heures et ainsi bondir au sommet du classement général ! Mais cette cinquantième édition de La Solitaire URGO Le Figaro ne l’entendait pas comme cela, même si à moult moments, les arrêts buffet à répétition et à étirement, laissaient croire qu’un ou quelques échappés allaient faire carton plein…

Un long swing

Tout commençait comme au golf par un « practice » : une phase d’échauffement en baie de Morlaix où certains ont débuté par un « backspin » après la bouée de dégagement. Il faut dire que la brise hésitait encore avant le départ entre le Nord-Est du large et le Sud-Est d’une balle de chaleur. Et au coup de canon, c’est le large qui prit l’ascendant pour laisser place quelques minutes plus tard à la terre ! Bref ceux d’en-haut (à la bouée) claquaient le « drive » et ceux d’en-bas (au bateau comité) s’échappaient vers la marque mouillée devant Le Diben. Yann Eliès (St Michel) faisait un festival en souhaitant même un bon anniversaire à Émilie sur le bord de spinnaker à suivre, mais voilà que le Nordet pointait son nez… Coller double face à quelques encablures de la bouée du Pot de fer, les leaders voyaient quelques attardés se refaire la cerise en évitant la bulle !

Heureusement, l’absence de souffle ne dura point mais certains, à l’image de Corentin Douguet (NF Habitat) qui touchait la bouée manquant d’y enrouler sa voile en Nylon, tiraient des bords à l’inverse de la route pour s’extraire de ce piège. Et finalement, Éole décida de s’installer pour propulser tout le monde vers l’île de Batz, avec toujours Yann Eliès en ouvreur : il restait 500 milles à couvrir ! La première soirée fut consacrée à quelques empannages pour atteindre une nouvelle fois la bouée de Portsall dans un flux d’Est encore poussif. Un peu plus d’air au large et une marée montante plus tard, c’est Morgan Lagravière (Voile d’Engagement) qui faisait l’intérieur au leader devant l’Aber Wrac’h, pour un long bord de spinnaker de plus en plus tonique : 10 nœuds en Finistère, 15 nœuds au large du DST Ouessant, 20 nœuds en milieu de Manche et 25 nœuds avec rafales à l’approche du phare de Wolf Rock… De bonnes glissages à plus de quinze nœuds parfois.

Le premier trou

Il fallait ensuite effectuer un « fade » en rentrant dans la baie de Penzance pour ressortir abrité par le cap Lizard avec la marée montante et Yann Éliès laissa le leadership à Alexis Loison (Région Normandie) pour le choix du bord, une fois entré en baie de Plymouth. L’objectif était toujours le « fairway » des Needles, mais il y avait un « bunker » sur la route : au large, le peloton s’enferrait dans un trou de vent quand quatre solitaires tentaient de longer les côtes du Devon en loucedé. Au petit matin devant Start Point le bien nommé, tout le monde (ou presque) était déjà au-dessus du « par » établi par les multiples routages du départ.

Devant Dartmouth, le « lie » était quasi le même et il n’y a pas vraiment le choix du club : un « wedge » pour s’extraire de ce « rough » très dense devant Portland Bill car personne ne se risqua à se glisser dans le Solent pour contourner l’île de Wight. Alors c’est devant Sainte-Catherine que les solitaires s’agenouillèrent pour prier que le vent, parti brûler un cierge en d’autres cathédrales, revienne de bon cœur pour pousser tout le monde vers la bouée Owers. C’est là que certains joueurs réalisèrent un superbe « slice » le long de l’île : à l’initiative de Yann Éliès, Éric Péron (French Touch), Yoann Richomme (HelloWork-Groupe Télégramme), Thomas Ruyant (Advens-Fondation de la mer) et Pierre Leboucher (Guyot Environnement) partirent pertinemment flirter avec les falaises calcaires. Le leader au classement général prenait ainsi de gros risques en quittant la meute qui bataillait dans un flux volage et vaporeux.

Le deuxième trou

C’était donc le deuxième trou de vent de la partie et on était loin de « l’albatros » : l’arrivée était encore à 140 milles ! Or la troisième nuit de mer s’annonçait sous des auspices orageux avec une cellule chaude (enfin, un peu moins froide que le brouillard genre Terre-Neuve qui régnait sur le Sud Angleterre depuis Lizard !) apportant cette fois son lot de pluies et d’averses diluviennes dans les ténèbres profondes de ce trou de balle… Or sortir de ce « pitch » n’était pas une sinécure dans un nouveau flux de Nord-Ouest qui hésitait encore à s’établir. Éric Péron réalisait une superbe trajectoire, un « draw » qui lui permettait de creuser encore l’écart sur des poursuivants qui descendaient en éventail vers Barfleur : il y avait jusqu’à 7 milles de marge latérale entre Michel Desjoyeaux (Lumibird) le plus au vent et Yoann Richomme, le plus à l’Est.

Au large du raz de Barfleur, la flotte se compressait car le vent commençait à faiblir de nouveau à l’issue de ce long bord (60 milles) sous spinnaker : une voie royale semblait s’ouvrir pour le leader de cette quatrième étape qui accumulait près d’une demi-heure de delta sur Yann Éliès et Pierre Leboucher. C’est alors que toute la flotte s’engluait dans un troisième trou de vent une fois les îles de Saint Marcouf parées. Pas moins de dix heures à tenter d’accrocher un vibrion d’air, une molécule en mouvement, un zeste de déplacement éolien… Et tout ça avec une marée descendante qui aspirait les impétrants vers Cherbourg !

Le troisième trou

Et alors que le leader avait passé vers 14h00 la bouée Ouest de Saint Marcouf, ce n’est que sur les coups de minuit que la flotte frissonnait sous l’influence d’une langue de Nordet qu’on prévoyait velue : 25 nœuds moyens avec des rafales à plus de 35 nœuds ! Il y avait moins de cinq milles d’écart entre les quarante premiers, Clément Commagnac (Grain de sable) ayant annoncé son abandon avant Start Point et Matthieu Damerval (Klaxoon-M) ayant opté pour un passage sous le DST des Casquets… Le groupe plus à terre semblait mieux positionné pour ce dernier grand louvoyage vers Dieppe avec en pointe, Éric Péron, Loïck Peyron (Action Enfance), Pierre Leboucher ou Alexis Loison. Et au sein d’un pack central « all square », Armel Le Cléac’h (Banque Populaire), Yann Éliès, Anthony Marchand (Groupe Royer-Secours Populaire) ou Xavier Macaire (Groupe SNEF) redémarraient quasiment en même temps.

Il restait tout de même 70 milles pour « putter » jusqu’à l’arrivée après ce « waggle » à rallonge ! On était loin du « birdie » car il fallait « dropper » pour retrouver un « green » fort mal entretenu : après un long bord bâbord sur une mer encore plate, le terrain de jeu commençait à se rider sous l’influence d’une brise de plus en plus soutenue, pour devenir franchement musclée sur une surface chaotique bourrée de « divots », des mottes de mer qui incitaient certains à réduire la voilure, sous petit foc ou avec un ris dans la grand-voile.

Le dernier drapeau

Et quand la flotte s’ébrouait enfin vers la côte d’albâtre, Loïck Peyron semblait pourvoir tenir tête alors qu’Éric Péron se retrouvait le premier bloqué par le « tee » d’Étretat : un premier virement de bord lui permettait de croiser la route du large derrière Yann Éliès, Armel Le Cléac’h, Yoann Richomme et Corentin Douguet. Et c’est au gré des tricotages normands que le skipper se débarrassait un par un de ses concurrents jusqu’à la bouée d’Ailly. Une dernière manœuvre pour envoyer le gennaker et la ligne d’arrivée était franchie après trois jours et 20 heures de mer, mais surtout pour la première fois depuis le départ de cette cinquantième édition de La Solitaire URGO Le Figaro, les solitaires étaient groupés et se succédaient en cadence : trente-trois bateaux en moins d’une heure…

En terminant à la quatrième place derrière Éric Péron (qui confortait son classement général dans le « top ten »), derrière Armel Le Cléac’h (qui démontrait qu’il s’adaptait rapidement au nouveau support) et derrière Corentin Douguet (qui concluait fort brillamment), Yoann Richomme s’assurait de la victoire finale tout comme son dauphin Gildas Mahé qui le talonnait à Dieppe. Le grand perdant de ce final était Alexis Loison qui finissait à la 24ème place en rendant trois-quarts d’heure au leader… Quant à Benjamin Schwartz (Action contre la faim), il confortait sa domination parmi les « bizuths » alors que trois autres abandons étaient enregistrés pour cause de problèmes physiques ou de conditions de navigation devenues très dures en Manche Est : Cécile Laguette (Eclisse), Benoît Hochart (Gagner le large) et Matthieu Damerval… Ce « recovery » final prouvait que cette édition sortait de l’ordinaire !

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